Ainsi tombe la neige dans l'esprit du poète Octavio Paz.

Depuis la fin du brame du cerf, je l'attendais en retenant  ma respiration. De temps en temps, je sortais mes bottes fourrées de leur boîte et je tâtais du bout des doigts les gros picots souples de leurs semelles. Je vérifiais la présence de mes grosses chaussettes dans un tiroir de la commode. Au fond d'un sac à dos, je retrouvais une paire de gants, un bonnet que j'avais égarés. Dans le garage, je me demandais en les voyant pourquoi j'avais acheté ces raquettes fluo que je n'utilisais guère.  Mon regard balayait chaque matin les crêtes de la Vallée des Auts' Mecs à la recherche du premier voile de poudre blanche. Je cultivais l'impatience en me grisant par avance de la délivrance proche.

Attendre la neige c'est un peu comme attendre cette chose indéfinie que l'on espère parfois de la vie quand on s'arrête deux minutes au bord du chemin. On prie alors pour une apparition, une révélation, un miracle qui agrandiraient subitement l'univers et tueraient toute forme de nostalgie en nous. La seule différence est que la neige est au rendez-vous tous les ans, elle. Je l'ai vue descendre lentement aux flancs des montagnes Vendredi depuis la plaine où je travaille. Vers 16h00, je savais qu'elle était à la maison. A 17h00, je n'ai pas traîné pour rentrer. Samedi matin à 7h30, j'ai claqué la porte de la voiture, ignoré un gros mec orange qui s'extirpait de son C15, marché un quart d'heure sur une piste jusqu'à cette passerelle et je suis entré dans la forêt silencieuse :

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L'idée était de traverser la forêt pour rejoindre les hauteurs. Ce que j'ai fait mais en abandonnant l'itinéraire prévu pour monter tout droit à travers bois en suivant un maigre affluent du ruisseau principal. Un jour j'aurais suivi tous les ruisseaux de la VDAM car c'est ma technique d'exploration, de quadrillage du territoire. Et puis j'aime suivre ces artères de vie qui parcourent la montagne et les forêts.  Je ne comprends rien à leurs murmures mais j'aime la musique de leur langue. Très vite, la couche de neige s'épaissit. Les couleurs automnales sont encore bien présentes, pas pour longtemps :

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Je monte vite. Tout est silencieux. Mon souffle blanc flotte un peu devant mes yeux. Mon tee-shirt s'imbibe d'une saine transpiration. La neige me révèle le passage d'un renard, son hésitation aux abords d'un tronc pourri où mène une voie de campagnol. Plus loin, une autoroute de cerfs, le sillon profond creusé par le sanglier. Les grands arbres me dominent comme les piliers d'une cathédrale, euh non, ils me dominent comme de grands et beaux arbres.

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J'ai le souffle court. Je m'enfonce parfois jusqu'aux genoux. Le sang bat fort à mes tempes. Quand je m'arrête pour reprendre ma respiration, j'ai la tête qui tourne :

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Je suis incapable de me perdre. Je n'ai jamais su faire ça. En plus j'ai parfois l'impression que le chemin est tout tracé, la forêt m'aime :

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Petit à petit, les hêtres laissent la place aux sapins argentés. Eux aussi savent me tordre le cou :

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 Et puis, les lueurs de la lisière supérieure commencent à poindre. Mais on ne quitte pas la forêt comme ça. Je décide de traîner un peu au milieu des derniers troncs, je rêvasse, je fais des sourires, je retarde le plaisir d'entrer dans la lumière. Je vois des trucs :

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Au bout d'un temps indéterminé je fais les derniers pas. Au pied d'un arbre de la lisière je tombe sur une couche de cerf dont j'ai bien envie de tester le confort :

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Quelques mètres plus loin, je dérange des perdrix (rouges ? grises?).

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La trace de leur envol sur la neige me fait penser à une chanson que seuls les initiés reconnaîtront :

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Certains ne sont plus aptes à apprécier le spectacle :

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Quelques pas plus loin, deux isards apparaissent dans le paysage :

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Et juste à ma droite, un jeune individu que je n'avais pas vu s'échappe dans la forêt :

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J'entre maintenant dans le pays d'en haut. En face de moi, l'humble K2 de la VDAM apparaît. La zone de forêt à sa base est le lieu le plus inaccessible et le plus sauvage de la vallée. Je ne peux m'empêcher à chaque fois d'y imaginer la silhouette d'un ours. On peut toujours rêver bien sûr, ici on est en France et la France n'appartient pas aux ours, ni aux loups, ni à tous ces trucs à dents longues. Non, la france appartient à ces bestiaux sages à dents plates, la France appartient aux français. Oublions.

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Je pars maintenant à la recherche des isards et je ne tarde pas à les trouver. Sur le versant où je progresse, le vent a entassé la neige dans les creux et j'en ai parfois jusqu'à la taille. Je me fais un petit trou là-dedans et j'y passe 2 heures à profiter du spectacle.

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Des bourrasques de vent pulvérisent la neige des crêtes et je sens la morsure vivifiante du froid pour la première fois. Je me rassemble sur moi-même, je n'ai plus chaud, enfin.

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Les isards apprécient. Pour eux c'est la saison du rut. Cette ardeur froide fait éclater leur santé.

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Je ne peux  m'arracher à ces mouvements fous de la neige sur la montagne. Je regarde longtemps, je ne pense pas. C'est beau.

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Plus bas, je salue le ruisseau-enfant qui passe, déjà adolescent, au pied de ma maison. :

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Puis, quand ma tête a bien tourné, je prends le chemin du retour. J'ai froid, j'ai faim, je n'ai aucun souci. Je suis un animal heureux  purifié par la neige. Je dévale la pente. Je laisse une trace éphémère qui me plaît :

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Je pense à une phrase que j'ai lue un jour, je ne suis plus sûr de l'auteur, peut-être Christian Bobin.

"Ce qui nous sauve ne nous protège de rien et pourtant cela nous sauve."

Je trouve que ça colle.