Aujourd'hui, tout peut et doit attendre. Un autre monde s'ouvre à ta porte. L'envers du décor de ta vie machinale. L'espace y est plus vaste, le temps s'y écoule différemment, ton coeur lui-même n'y bat pas de la même manière. Tu le sais. Mais à chaque fois ça te surprend. Dans les petits matins de la vie obligatoire, tu sens ses appels et feins de les ignorer. Par les vitres de ta voiture tu jettes des regards à fendre le coeur aux gardiens de ses portes. L'aubépine, le hêtre, la silhouette animale, le rocher immobile, l'oiseau messager. Au premier virage ils disparaissent. Tu sens les craquements de la fissure qui s'ouvre toujours plus profond dans les fibres de ton coeur. Toujours la même, elle est là depuis que tu as quitté les forêts de l'enfance. Quand tu regardais la possibilité d'un monde par les fenêtres de ton collège, puis de ton lycée, la douleur de cette jeune plaie t'était presque insupportable. Maintenant qu'elle s'est creusée en toi, les virages s'enchaînent et tu oublies. Depuis le temps tu t'es habitué à ne pas t'habituer.

Tu as cessé de te demander comment ce hêtre solitaire est arrivé là, lui dont les congénères sont plutôt grégaires. Tu prends juste acte du fait qu'il constitue pour toi une sorte de point de repère. Il te guide dans un espace que tu ne comprends pas mais tu sais qu'il te guide et tu lui fais confiance. Tes regards s'y accrochent comme à un phare. Tu éprouves souvent le besoin d'aller le voir, de le toucher et de lui parler sans mot. Aujourd'hui il était magnifique dans ses habits de brume.

17avril1

Tu es resté longtemps à ses côtés, il n'y avait rien d'autre que lui et toi, la brume avait englouti tout le reste du monde connu. A un moment tu t'es retourné brusquement. Tu voudrais me faire croire que tu as senti comme un picotement dans ton dos. Une renarde te regardait. Elle s'est esquivée entre les rochers. Car tout près de ce hêtre il y a un terrier sûrememt utilisé depuis avant ta naissance par des générations d'animaux, renards, blaireaux et peut-être le chat forestier, tu n'oublies pas qu'un matin de février tu en avais vu un là, faisant tranquillement sa toilette sur un bloc dans la lumière splendide d'un contre-jour naissant. Alors ton rendez-vous avec le hêtre a pris fin. Des indices évidents t'ont fait comprendre que le terrier était bien occupé. Sous tes pieds, tu savais qu'il devait y avoir quelques petits renardeaux aux coeurs palpitants lovés les uns contre les autres. Cette pensée a ravivé en toi une joie aussi profonde que la fissure. Et tu t'es éloigné à pas de loup.

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Après un dernier salut au hêtre, tu t'es promené sur les lisières de la forêt dont il s'est échappé. Là, tout était mystère. Les forêts ne sont jamais assez profondes à ton goût. Mais la brume modifie la donne. T'es resté là à écouter un bon moment.

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Puis tu es allé plus haut. Et le rideau s'est déchiré. Le soleil fraternel a caressé ta peau. Tu t'es allongé sur le versant en regardant les isards qui se trouvaient là. Bien sûr ils t'ont vu mais ont vite compris que tu n'étais pas bien dangereux. Ils ont continué leurs occupations et tandis que tu commençais à somnoler, certains se sont couchés et ont fait comme toi. A cet instant, tu n'étais pas des leurs mais plus des nôtres. Et moi je pensais à ton rêve d'invisibilité. Tu as passé un long moment là aussi, tu penses même que tu as dormi un peu.

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Et puis retour vers la forêt. Sous un énorme hêtre tu as trouvé une pierre dressée et y a griffonné un pense-bête pour une autre fois.

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Sur le versant d'en face, le soleil soulignait les couleurs tendres des jeunes feuilles.

17avril11

La brume partie, le hêtre s'étirait comme un chat sous le soleil. A l'échelle de la montagne il est un tout petit bonsaï. Tu t'es souvent demandé quel âge il pouvait avoir. Il n'est pas énorme mais vu son implantation particulière, cela ne veut rien dire. En tout cas, en voilà un qui n'a jamais songé à se protéger de quoi que ce soit et dont la vie est un défi victorieux quoi qu'il arrive.

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Puis tu es redescendu, glissant entre les troncs où tu as perdu deux fois à cache-cache avec des biches.

Au passage, le rouge-gorge du saule t'as appris une chanson.

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" Cette musique Je sais bien Mais les paroles

Que disaient au juste les paroles

Imbécile "

Comme dit le poète Louis Aragon...