Le printemps est encore tout jeune dans la Vallée des Auts' Mecs. Alors on retient un peu son souffle en se penchant au-dessus du berceau. Un jour, on ne distingue que du brouillard, puis d'inquiétantes silhouettes d'arbres figées par le givre. Un autre, on a l'impression qu'il ne bouge plus sous ses draps de pluie. Mais le nourrisson fragile respire bel et bien. Dans les paysages de son sommeil coule un fleuve puissant. Sans même la colère d'une crue, il se rit de nos horloges obstinées. Balaie celles qui prétendent justifier notre présence entre hier et aujourd'hui par le théorème mécanique de leurs aiguilles tranchantes.

Le fleuve charrie les images de l'éternel recommencement de la nature :

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La nature peut bien recommencer son dessin chaque année, cela n'implique rien pour elle. Pour moi, rien ne recommence et rien ne recommencera jamais. Je ne déteste rien de plus au monde que l'expression "refaire sa vie".

Le spectacle de la jeunesse éternelle du monde revient chaque année nous confronter à nos souvenirs. Par effet de contraste se révèle le chemin parcouru sur cet océan sans fin, les mille et mille noyades du soleil, les rives des quelques îles entrevues. Un regard dans le sillage revient à évaluer la distance entre nous et nous-même. Comme un rêve nocturne dont on n'arrive plus à se rappeler, un rêve qui comportait un message important que l'on désespère de se voir transmettre une nouvelle fois, le printemps dans ses multiples profusions apporte celle des mots, l'ébauche illuminée de phrases que nous n'avons pas su prononcer, l'intuition du poème salvateur, de quoi commencer à écrire un traité de paix avec soi-même.

Mon plaisir à regarder s'ouvrir les bourgeons de hêtre est intact. J'ai déjà tout dit sur ça. La qualité de ce vert, le contraste avec l'être chenu et austère dont il est issu, l'envie de croquer dedans... J'aime pas trop me répéter. Ce qui ne m'empêche pas de répéter mes plaisirs quand ils sont de cette qualité. Je vous invite tout de même à vous arrêter près d'un hêtre si vous en avez l'occasion.

J'en ai rencontré un beau d'ailleurs l'autre jour. Ou plutôt "nous" car, une fois n'est pas coutume, je n'ai pas fait cette sortie seul mais avec Laurent. Ce jour-là nous sommes montés sur un versant que j'ai maintes fois parcouru mais dans les hauteurs duquel j'avais repéré une saignée d'arbres, correspondant à une fracture du terrain, qui m'attirait. En chemin, j'ai présenté quelques-uns de mes repères à Laurent. L'aubépine bien sûr :

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Ses bourgeons encore durs comme de la pierre, elle attend son heure, enfin, façon de parler... Sur l'image suivante vous noterez l'apparition d'une corneille sur l'arbre. Les deux vont bien ensemble, si cela n'engageait que moi, je dirais que l'oiseau est une émanation de l'arbre. D'ailleurs ça n'engage que moi, alors je le dis.

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 Sur le chemin nous avons vu des biches, des isards et même un renard qui furetait. Couchés dans les fougères sèches, à bon vent,  nous avons pu l'observer longtemps.

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Et donc nous avons fini par nous retrouver au-dessus de ce corridor d'arbres sans se douter des trésors qu'il recelait mais plein d'un appétit prémonitoire. Car en commençant la descente nous nous sommes vite retrouvés comme deux enfants dans une fête foraine. J'ai montré à Laurent comment les troncs des hêtres pouvaient parfois fusionner, créant des êtres incroyables. Ce phénomène est assez commun mais dans ce coin là, il se répétait presque d'un individu à l'autre et nous nous sommes retrouvés à courir d'émerveillement en émerveillement. Dans les parties les plus escarpées du vallon, nous avons aussi rencontré un individu dont le réseau racinaire ancré au rocher sur une surface très grande évoquait une sorte de pieuvre mythologique.

Plus bas, dans un amorti de pente, les arbres s'organisaient en un petit bois, un lieu à part dans le lieu, un de ces endroits rares qui dissimulent à coup sûr des portes. Nous avons traversé ce sanctuaire lentement, en retenant notre souffle. "Regarde" m'a soufflé Laurent. Sur la lisière, un peu à l'écart, se dressait un arbre exceptionnel. Un monde à lui tout seul. Nous en avons fait le tour, sommes montés dessus comme il semblait nous y appeler. Détailler cet arbre pourrait prendre plusieurs journées. Je n'avais que mon 300 mm et je n'ai donc pas fait de photos de ce lieu, juste celle-là en m'éloignant, ça donne une idée :

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En quittant l'endroit nous avons encore dérangé deux isards.

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Celui-ci avait encore son poil d'hiver, cette bourre épaisse qui le rend presque blanc sous la lumière du soleil. Cet autre, le voltigeur, avait commencé sa mue :

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Avant la descente par la forêt, nous avons fait une pause au bord d'un ruisseau, veine de vie qui condense l'essence des choses vues. J'ai laissé une humble offrande tandis que Laurent s'assoupissait dans l'herbe humide, pris dans la toile tendue par l'esprit des lieux :

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Je n'oublie pas qu'il y a dans la nature une magie très ancienne qui s'épanche dans le dos tourné des hommes. Mais s'y déplacer avec un "témoin", un témoin sensible, cela va de soi, la met en relief d'une façon particulière. Alors merci Laurent.

Sinon hier je me suis octroyé une traditionnelle visite de saison aux fleurs du ruisseau. Sur elles aussi j'ai déjà dit bien des choses...

Ma disparition a commencé dans la contemplation de la frêle cardamine des prés :

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Au bord du ruisseau et dans la folie des lumières, les visions se sustituent rapidement à la "réalité" :

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Auprès de ces stellaires, dans le fouillis des reflets, se sont déployés de nouveaux cieux éphémères :

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Et puis bien sûr j'ai commencé à entendre Les Voix. Signe que j'avais glissé, que je me trouvais désormais de l'autre côté, corps et conscience entremêlés aux paroles de l'eau, étreignant les reflets des nymphes, buvant l'indicible vérité par mes sens fondus en un seul.

Puis, rapidement, je suis rejeté sur ma rive d'homme, hébété et chancelant. Des mots qui disaient tout se dispersent en moi et je ne peux rien en retenir malgré des efforts désespérés. Alors j'éprouve le besoin d'ancrer mon cri muet, au moins ça. Je cueille des pierres. 

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Témoins qui se penchent par dessus la margelle de ma mémoire et y jettent pour moi les murmures qui agonisent à mes lèvres.

 Enfin j'espère.