Des citations des auteurs et des gens présents dans l'album "Inspirateurs, Respirateurs" qui n'écrivent pas forcément tous sur le sujet "nature et zanimos"mais qui s'interrogent tous sur le rapport de l'homme au monde. Quoi qu'il en soit, quelques-uns des piliers de ma cathédrale mentale.


 "Aucun des dogmes que professe la civilisation actuelle ne forme, semble-t-il, un obstacle plus insurmontable à la saine compréhension des relations que la culture entretient avec l'état sauvage, que celui qui considère que le monde a été fabriqué spécialement à l'usage de l'homme. Tout animal, toute plante ou cristal le contredit de la manière la plus formelle. Or il est enseigné de siècle en siècle comme quelque chose de précieux et de toujours nouveau, et dans les ténèbres qui en résultent cette prétention monstrueuse peut aller librement son chemin."

John Muir (1838-1914 ) dans "Célébrations de la nature" 


"Souvent, j'aimerais pouvoir laisser tomber mes inquiétudes pour la nature, un peu à la manière dont la neige glisse du toit pentu de ma cabane. Je voudrais ne plus avoir le sens du devoir ; j'aimerais ne plus entendre l'appel de ces dernières étendues sauvages qui parsèment encore les forêts nationales, et pouvoir à la place me réjouir qu'elles existent encore, sans presque éprouver la nécessité de lutter pour leur survie.

J'aimerais me contenter de boire ce paysage, comme un glouton. L'avaler, le prendre tout simplement, sans avoir rien à donner en retour.

Je ne sais pas. Peut-être qu'au fond ce n'est pas ce que je souhaite."

Rick Bass (1958-...) dans "Le journal des cinq saisons"


 "A Yellowstone, mille merveilles proclament : "Regarde en haut, en bas et tout autour de toi !" et l'on peut entendre une multitude de petites voix calmes exhorter à voir, au-delà du spectacle transitoire et changeant des choses qu'on dit "concrètes", le monde vraiment substantiel, le monde spirituel dont la chair et le bois, la roche et l'eau, l'air et le soleil, ne font que dissimuler et voiler les formes ; exhorter à comprendre que la demeure des anges et le paradis sont ici."

John Muir (1838-1914 ) dans "Célébrations de la nature"


 "Les cerfs sont tout pour nous : ils nous arriment et nous disent quand lever l'ancre. Nous remarquons chaque détail les concernant jusqu'à précisément ne plus rien remarquer, jusqu'à ce qu'ils soient devenus une part de nous-mêmes, que leurs rythmes et leurs mouvements s'incorporent au subconscient de nos vies et aux pulsations des rivières de notre sang, comme le soupir du vent dans les frondaisons des forêts primitives de mélèzes et de pins sous lesquelles nous vivons, infiltrés en nous comme la spirale de chaque jour à l'intérieur des unités parfois sinueuses, parfois désordonnées qui marquent notre temps, organisant ces alternances vivantes d'ombre et de lumière en mois et en saisons, comme un boucher adroit trancherait pour préparer lors d'un grand banquet la viande maigre et finement nerveuse d'un cerf ou d'un élan.

 Rick Bass (1958-...) dans "Le journal des cinq saisons"


 "Avant d'installer mon camp sur la rivière de Double Adobe, j'ai remonté un affluent parmi les denses fourrés d'un long canyon étroit. Je ressentais une merveilleuse excitation, proche de la transe, à l'idée d'explorer un territoire nouveau, le retour presque palpable de la curiosité de l'enfance, quand les réactions au monde naturel sont viscérales. le coeur s'emballe devant un écheveau de traces inconnues, puis se calme lorsqu'on repère l'endroit où un chevreuil et un gros chat sauvage se sont arrêtés pour boire. Marcher au crépuscule, cela évoque la singularité de l'aube. Le monde retourne à ses premiers occupants, les créatures ; au sein de la lumière mourante et des ombres acérées, l'on retourne soi-même à sa propre existence de créature que l'on écarte si aisément et si souvent. J'ai toujours préféré cette heure du jour, entre chien et loup, quand vos antennes s'allongent loin de votre corps pour caresser le monde. J'ai entendu le battement des ailes d'un corbeau avant de le voir, puis j'ai échangé toute une série de salutations avant de faire demi-tour."

Jim Harrison (1937-...) dans "Entre chien et loup"


 "Avec ses mains et les instruments fabriqués par ses mains, l'homme a érigé un édifice puissant et étrange qui a pour nom culture et qui a marqué le début de son grand déchirement. Il a cessé d'être à jamais un simple animal mais ne sera jamais le dieu que son esprit lui suggère. L'homme est un être duel et malheureux, qui se déplace et vit entre la terre des animaux et le ciel de ses dieux, qui a perdu le paradis terrestre de l'innocence, sans avoir pour autant gagné le paradis céleste de la rédemption. Cet être souffrant et spirituellement malade s'interroge, pour la première fois, sur le sens de son existence. Ainsi, les mains, la hache, le feu, la science et la technique ont creusé un peu plus chaque jour l'abîme qui le sépare de sa race d'origine et de son bonheur zoologique. Et la ville sera finalement le dernière étape de sa folle course, l'expression maximale de son orgueil et la forme la plus marquée de son aliénation. Alors, des êtres insatisfaits, à demi aveugles et en quelque sorte à demi fous, cherchent à retrouver à tâtons l'harmonie perdue, dans le mystère et le sang, en peignant ou en écrivant une réalité distincte de celle qui, malheureusement, nous entoure, une réalité souvent d'apparence fantastique et démentielle mais qui, tout compte fait, est plus profonde et plus vraie que la réalité quotidienne. Ainsi, comme s'ils rêvaient pour tout le monde, ces êtres fragiles parviennent à dépasser leur condition et à se transformer en interprètes ou en sauveurs (tragiques) du destin collectif."

Ernesto Sabato (1911 -2011)  dans "Héros et tombes"