Pour un peu je les aurais oubliés. Pour un peu je me serais cru seul au monde. Pour un peu la Vallée des Auts' Mecs aurait pris les atours d'une terre immémoriale, vierge comme un désert, dure comme la liberté.

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Mais dimanche matin, à la trentième déflagration de carabine, (après j'ai arrêté de compter) j'ai été de nouveau jeté au cachot. J'ai sorti mon fils de sa luge et je l'ai rentré dans la maison, non sans lui avoir appris un ou deux nouveaux mots de vocabulaire, je ne supportais plus ses "kézezéssa ?" à chaque coup de feu. Et puis je repensais à ce qu'un de ces types m'avait dit un jour en me montrant "sa chose" : "mortelle à 1 kilomètre !". Oui, ça fait réfléchir, surtout quand je vois l'autre s'agiter à son poste, là-haut, en face de la maison, le seul ou presque à ne pas avoir encore tiré son coup...

Déjà , Dimanche dernier, j'ai eu droit à mon premier coup d'arrêt de la saison. J'étais parti faire mes trucs dans le petit matin glacé de la forêt.

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Après une nuit mystérieuse, les arbres semblaient être revenus à leur place juste avant mon passage. De multiples voies d'animaux me tentaient au détour de leurs troncs poudrés. La neige agrandissait le monde et la VDAM était fardée comme une terre vierge le jour de son mariage. Là-haut, si j'y arrivais, ce dont je commençais à douter vu l'épaisseur de neige, m'attendaient les isards dans le jour blanc :

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 Tout allait bien et je commençais déjà à ressentir l'impression simple d'être arrivé à bon port que j'éprouve souvent quand le monde veut bien me donner l'illusion de liberté. Plus rien n'existait que la machine de mon corps et l'intelligence de ses sensations.

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Et quand, porté par cette énergie nouvelle, je commençai à regarder droit dans la pente, je me suis soudain fait jeter par dessus bord par 2 chasseurs qui m'avaient suivi. Au terme d'une conversation sans qualité, j'ai tiré la conclusion que la liberté des uns s'arrête où commence celle de ceux qui ont des carabines. Et j'ai fait demi-tour. L'autoroute sauvage par laquelle j'étais arrivé là n'avait plus la même gueule : ce n'était plus qu'un boyau gluant et étroit par lequel je descendais dans mes plaines de haine et d'amertume.

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 Et hier, donc, le même phénomène s'est produit. J'aurais du me lever tôt pour gagner les hauteurs avant que la horde orange ne coupe les principaux accès. Mais la météo avait annoncé un temps très nuageux, alors je m'étais dit que j'aurais bien le temps. Erreur : il faisait presque beau et vers 9h00, chant des chiens et chasubles oranges égayaient le morne paysage hivernal. J'étais coincé. Privé de mon "terrain de jeu" et enfermé en moi-même. Des rats affamés me bouffaient le foie à chaque coup de carabine...

Ici j'ai repensé à une citation lue dans la dernière chronique de Xavier Brosse sur son excellent site "Regard Sauvage". (C'est ici : http://regard-sauvage.jimdo.com/chroniques/ ) Avec les contradictions habituelles qui sont les miennes (oui Jim Harrison que j'admire est un grand chasseur etc, etc...) je me permets de me l'approprier car elle colle bien à l'état d'esprit du moment :

"Pourquoi devrais-je consacrer ce qui me reste de courage et d’énergie, sans parler de mon temps, à écrire sur les déprédations écologiques, alors qu’il suffit à toute personne moyennement intelligente de se pencher par la fenêtre pour constater, hormis en de très rares lieux, à quel point nous avons souillé notre nid ? Cette perception est parfois insupportable à certains d’entre nous, comme si nous étions condamnés à porter durant toute notre vie le pesant et répugnant havresac de ce savoir. Cette prise de conscience peut très bien entamer notre bonheur, troubler notre sommeil et nos mariages, gâcher nos promenades quotidiennes et jusqu’à la grâce éphémère d’une réalité implacable."

  Jim Harrison - Off to the Side. A Memoir – 2002 (traduit par Brice Matthieussent - En marge. Mémoires - Éditions Christian Bourgeois - 2003)

Pourquoi suis-je comme ça ? Pourquoi la traque d'un vulgaire sanglier me met dans cet état ? Comment donc m'avez-vous éduqué papa et maman ? Que m'a-t-on raconté à l'école ? Pourquoi ai-je choisi de trop fréquenter ces poètes émasculés qui ont fait de moi un putain d'écolo ? Mon dieu, j'ai honte. Mon dieu, punissez-moi. Le ver était peut-être dans le fruit dès le départ...

Au-dessus des types, il y avait néanmoins de quoi rêver, encore. Je serrais les dents en promettant aux forêts ma visite prochaine : 

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 J'essayais de tout oublier dans cette vision mais c'était difficile. Tandis que je tournais en rond dans mon jardin en flanquant des coups de pieds dans les plaques de neige gelée, mon regard revenait toujours aux mecs postés. Et à un moment, dans le ravin qui séparait deux d'entre eux, un mouvement a attiré mon attention, des rochers venaient de se décrocher. Etranges rochers qui tournaient comme des soleils et rebondissaient violemment dans le vallon étroit...Oui, étranges rochers se disloquant mollement à chaque impact avant de s'envoler à nouveau. Ils étaient 7, 8 ces rochers sombres. Quand le dernier d'entre eux a disparu au bas de la pente je me suis demandé si les types iraient cherché cette viande mâchée dans ce coin compliqué ou s'ils laisseraient là cette famille de sangliers précipitée dans le vide par leurs chiens. Complètement dégoûté, je suis rentré dans la maison où je suis resté enfermé en moi-même pour le reste de la journée. J'ai trié mes photos et me suis soulagé au contact de cette petite charbonnière, prise il y a un petit mois :

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Dehors, les vautours tournaient déjà. Du fond de mon dépit, je me suis dit qu'au moins tout n'était pas perdu et que ce festin imprévu serait une sacrée aubaine pour eux.

L'ironie ce serait que j'en profite pour aller faire des images de curées. Je pourrais les mettre sur un forum dédié et on me féliciterait pour l'ambiance hivernale, la qualité de mon approche qui dénote une bonne connaissance du terrain, la maîtrise de mes réglages... Une petite rasade de communautarisme qui me ferait du bien, à n'en point douter, a dit le docteur pour les fous.