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 Charles Baudelaire n'a probablement jamais mis les pieds dans la Vallée des Auts' Mecs. Probablement qu'il y aurait senti ce « temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles » dont il parle dans « Correspondances ».

 C'est ce qu'on appelle « la Nature », c'est à dire cette longue addition d'êtres vivants, de choses inertes en apparence comme les pierres et les montagnes, ou vivantes en apparence comme les eaux des ruisseaux, tout ça nuancé par les humeurs des saisons ou de celui qui s'y promène. C'est ce tout qui est censé être plus que la somme de ses parties pour l'homme avide d'organiser son environnement en systèmes : système solaire, système républicain, écosystème... le dictionnaire parle d'un « ensemble abstrait d'éléments coordonnés par une loi, une doctrine, ou d'éléments de même nature ou de même fonction. »

 Ben moi je me retrouve comme un con aux portes du temple à tester de nouvelles aubépines :


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 Déchiré entre le désir de me soulager de moi-même, et celui de vibrer au contact de symboles inexistants, faisant parfois l'un ou l'autre quand ce n'est pas les deux, je m'interroge de plus en plus sur mon statut de « contemplateur ». L'inconscient collectif convoque tout de suite l'image du « poète », de ce grand enfant rêveur et distrait aux pensées vagues à qui l'on pardonne tout.

 J'ai encore passé une nuit là-haut, dans la forêt, et je n'étais pas vraiment ce gentil poète. Je me suis lucidement récuré au contact de la nuit froide. J'ai épuisé tous les symboles douloureux qu'on peut associer au brame des cerfs. Glapissements des renards et hululements des chouettes ont ponctué ma prose plaintive et silencieuse. Au matin, il ne restait presque plus rien de moi-même. Et dehors, il n'y avait plus rien à comprendre, donc plus de "Nature", juste des choses à voir.

Ca a commencé dans la brume, un gypaète barbu  a fait une apparition (c'est un spécialiste) :


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Ca a continué par l'apparition violente du soleil qui a déchiré la brume et fait fondre les silhouettes des sapins argentés, un moment très fort, croyez-le :

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Ca s'est poursuivi par des choses très simples, l'observation d'un isard lointain et des belles couleurs de ce début d'automne :

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Entre temps, mes pas me conduisaient de vallons en vallons vers de nouvelles lisières surmontées de crêtes sauvages.  J'ai croisé ces humbles petits passereaux, rouge-gorge et rougequeue femelle cherchant sa pitance sur une motte d'herbe fraîchement retournée par les sangliers :

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Alors que je vérifiais que je n'étais plus que l'ombre de moi-même....

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...un bruit dans les rhododendrons a attiré mon attention, c'était une biche avec son jeune de l'année. Sur une image, les herbes en arrière plan donnent l'impression que j'ai eu à faire à un jeune cerf :

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Parvenu sur la crête, j'ai mangé (enfin un truc intéressant!), puis j'ai longtemps regardé autour de moi, en-dessus et en-dessous, sans vraiment penser à quoi que ce soit. Il y a eu ce busard saint-martin passant au loin, probablement sur le chemin de sa migration :

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Derrière moi des becs croisés bouvreuils s'activaient dans les cônes des derniers sapins (ici un juvénile, merci Laurent !):

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Un grand corbeau est venu me saluer m'a survolé :

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Plus bas, un vautour fauve a tourné un instant au-dessus d'un bout de forêt dévastée :

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Après un temps indéterminé, j'ai retraversé la forêt vers le bas, silencieusement. J'ai fait étape auprès de nombreux arbres pour quelques prières muettes et sans mots :

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Puis alors que je traînais à côté d'un grand tronc couché, un bruit m'a fait détourner la tête : un grand cerf sortait de la forêt comme un cadeau, ou comme une récompense, ou ni l'un ni l'autre même si j'avais envie de dire merci :

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Bête superbe fille des arbres :

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Bête magique avec des arbres sur la tête :

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 Bête sauvage qui a vu ma tête cachée derrière l'arbre :

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Voilà, l''addition du jour est terminée, mais je n'ai pas trouvé  la touche "égale". Alors je suis descendu à la maison en essayant de refaire le calcul de tête. Impossible. La Nature n'est que ce qu'elle est et "Ce que nous voyons des choses ce sont les choses". Fernando Pessoa  fait écrire à une de ses personnalités fictives :

"L'essentiel est de savoir bien voir,

Savoir bien voir sans se mettre à penser,

Savoir bien voir lorsqu'on voit,

Et non penser lorsqu'on voit

Ni voir lorsqu'on pense."

ou :

"Mais les fleurs, si elles avaient des sentiments, ne seraient pas des fleurs,

Elles seraient des personnes ;

Et si les pierres avaient une âme, elles seraient choses vivantes, et non des pierres ;

Et si les fleuves connaissaient des extases sous le clair de lune,

Les fleuves seraient des hommes malades."

Je me débats pas mal avec ces idées, les rejetant en bloc avant de les refaire miennes, sous l'oeil indifférent des grands arbres qui n'ont jamais eu besoin d'apprendre à lire.

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