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En ces derniers jours de septembre, une joie vibrante et quasi douloureuse jaillit des entrailles déchirées de la forêt. Dans l'air tendu de la Vallée des Auts' Mecs, résonnent les appels furieux des cerfs. C'est le grand tumulte annuel, l'explosion hormonale, le rut sauvage et immense.

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Chaque vague qui déferle, venue des lointaines plaines océaniques, porte en elle la mémoire de toutes les vagues, l'écume qui vient recouvrir nos orteils provient de la nuit des temps. De même, les brames ardents qui déchirent rageusement la nuit initient-ils l'âme à la mystérieuse permanence des éternelles saisons passées et de celles à venir. Le clairon des grues qui choisissent le couloir béant de la VDAM comme rampe de lancement pour franchir les Pyrénées éveille en moi les mêmes connections mystiques avec la mémoire de cette terre où l'homme n'est et ne sera jamais plus qu'un détail, une babiole oubliée au fond d'un tiroir mal rangé.

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Dès le début du mois, je guette le premier brame, même si je sais qu'il n'arrivera qu'au bout d'une quinzaine de jours. En fait je suis attentif aux tout petits changements de la saison qui tourne et je scrute ces jours qui semblent me dissimuler quelque chose derrière leur air familier. La forêt qui blondit doucement et se charge d'odeurs, la lumière plus douce et les couleurs approfondies, la nuit aux étoiles lucides qui se fait plus pressente, la source éphémère d'une belle rosée...tout ça me jette sur la piste de mon rêve de cerf.

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Après le 10 septembre, on  commence à voir de beaux mâles à découvert en pleine journée.

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Ce jeune individu va sûrement assister les yeux écarquillés à un cérémonial qu'il ne comprend pas et dont il ne sait pas encore le goût. Mais j'imagine que son sang va couler plus fort dans ses veines frémissantes.

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Et puis le premier brame retentit, l'an passé le 12, cette année le 15. Dix jours plus tard, les nuits autour de la maison ne sont plus qu'une puissante cymbale qui ne cesse de résonner jusqu'au coeur de la journée suivante, faisant palpiter mes tympans, pénétrant d'ondes profondes ma peau pour atteindre mon coeur, mon esprit, et toutes les falaises molles de mes organes qui répercutent alors un écho sans fin...

Comblé par cette sonorité qui m'accompagne aux rives de la nuit et me salue sur les plages de l'aube, j'en oublie que je suis censé faire des photos pour défendre mon orgueil de mec qui est censé faire un peu de photo animalière ! Alors je vais faire chier ces braves bêtes, semblable en tous points aux porteurs de carabines, sauf pour le choix de l'objet phallique qui me permet de capturer un peu de cette vie sauvage...

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Ces photos ne valent rien techniquement parlant et si je les mettais sur un forum nature dédié aux jugements amicaux entre mecs qui s'y croient, elles seraient, au mieux, ignorées. Et pourtant, à moi cela me suffit, ces images me rappellent que j'ai vu, et ce que j'ai vu me rappelle l'intensité des émotions que j'ai ressenties. Le bonheur que j'éprouve au contact de la nature est avant tout celui d'un contemplateur professionnel. L'écrivain raté se trouve sur la deuxième marche du podium, le "photographe animalier" paresseux sur la troisième...ou plus bas encore dans l'escalier....

Alors que je fais une pause et que depuis la fenêtre de mon bureau j'observe un cerf qui brame sur le versant d'en face, je me rends compte que je jouis de ce phénomène annuel autant par mes oreilles que par mes yeux. Plus même, car lorsque j'entends un brame, j'ai tendance à fermer les yeux.  Au final, une bonne manière d'en profiter sans déranger ces bêtes comme un gros lourdaud d'amoureux de la nature.

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Bon. Pendant quelques temps encore je vais faire mes rêves habituels de cerfs et puis les jours tourneront et la belle saison de méditation qu'est l'automne s'installera pour de bon. Devenus muets, leurs chairs brisées, rappelés à leur vie secrète par la forêt mère, les cerfs redeviendront les esprits invisibles des grands versants boisés, ignorant tout des entrailles ensemencées des biches qui "renfleront jusqu'à renouveler la courbe fertile de la terre sphérique" (F.Pessoa).

Et moi je guetterai les grues et les premières neiges .