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Dans la Vallée des Auts' Mecs, la saison tourne doucement. La lumière vulgaire de l'été a relâché son étreinte. Les vacances sont finies, il y a de nouveau un semblant de place dans le monde. Aujourd'hui, tombe une pluie froide et régulière sous laquelle se recroqueville imperceptiblement la terre . Elle fige la sève des arbres qui, assagie ou fatiguée, ralentit sa course et abandonne lentement les bastions ultimes que ses armées de feuilles ont planté au ventre du ciel. La forêt blondit. Entre les racines des hêtres, les vallées d'humus revivent. La légion mystérieuse des champignons prépare une nouvelle bataille. Je sais que le sang des cerfs commence à bouillir et que d'un jour à l'autre j'entendrai le premier brame. Tous les soirs avant de me coucher, je tends l'oreille dans la nuit et j'ai l'impression étrange que la forêt fait comme moi. Accessoirement, la chasse vient d'ouvrir. Hier, une balle de carabine a fauché net un chevreuil en bas de chez moi. Une connaissance, à coup sûr...

Pour les vautours, c'est le temps de l'apaisement. Les jeunes sont élevés, ils se sont envolés, ils tournoient maintenant avec aisance aux alentours de leur falaise. Je suis souvent aller les voir ces derniers temps. Je crois qu'ils ont des choses à m'apprendre sur le ciel. Il suffit d'entendre le sifflement aigu de leurs ailes qui fendent l'air quand ils plongent vers leur falaise pour en savoir déjà un peu plus sur ce truc invisible qu'on respire.

J'aime les voir arriver de loin :

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J'aime quand un premier oiseau passe derrière les branches, alors je me cale dans mon siège de feuilles, je rassemble ma toile de camouflage autour de moi et j'avance mon monopode au bord du vide.

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Commencent alors les grandes manoeuvres aériennes des oiseaux qui décollent, partent, reviennent à leurs perchoirs.

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Ce ne sont que des oiseaux bien sûr, ils n'ont pas conscience de leur liberté. Mais je ne vois aucun mal à imaginer qu'ils me prennent à témoin avec les mots de Victor Hugo :

"N'est-ce pas que c'est ineffable

De se sentir immensité,

D'éclairer ce qu'on croyait fable

A ce qu'on trouve vérité,

De voir le fond du grand cratère,

De sentir en soi du mystère

Entrer tout le frisson obscur,

D'aller aux astres, étincelle,

Et de se dire : Je suis l'aile!

Et de se dire : J'ai l'azur!"

(Pour les plus incultes de mes lecteurs que ça intéresse, je rappelle que Victor Hugo était un célèbre ornithologue du 19ème siècle et que toute son oeuvre est disponible aux éditions Delachaux et Niestlé)

Sinon, les images qui suivent ont été faites avec une sale lumière d'été, alors pas de beau portrait mais une collection de silhouettes puissantes et dynamiques à souhait :

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Et puis ce jour-là le gypaète barbu est venu se mêler au ballet des vautours. C'est toujours une émotion miraculeuse l'apparition de cet oiseau emblématique, un cadeau qui me ravit. Si quelqu'un me reproche ici mon goût un peu trop prononcé pour les silhouettes, qu'il sorte tout de suite. Oui un jour je ferai une "vraie" photo de gypaète avec des couleurs et tout mais en attendant je savoure ces images imparfaites qui font fonctionner mon imagination à plein régime :

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Un deuxième jour, la lumière était un peu moins violente mais pas la beauté du spectacle :

Ce vautour est passé trop près (enfin pour la photo) :

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mais du coup voilà (il n'y a pas de honte à recadrer si c'est pour mieux voir, ainsi, souvent je recadre mentalement les gens que je rencontre) :

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un individu jeune :

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un adulte en pleine possession de ses moyens et qui sait où il va :

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Un autre qui vient à ma rencontre :

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Oh......

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...Putain ! C'est passé près !

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Je l'ai senti là ce qu'il dit le Victor !

"Loin de nous, troupeaux soucieux,

Loin des lois que nous établîmes,

Allez goûter, vivants sublimes,

L'évanouissement des cieux !"

Tu parles !!! L'évanouissement des cieux ! Ben tiens !

V70Et là j'ai pensé à quoi ? Ben à ça (Romain Humeau) :

"Prends-moi sur le champ

Oiseau rare éternel

Prends-moi sous ton aile"

Bon. Voilà pour ces bons mecs de la VDAM qui me retournent le coeur à chaque fois.

Je finis aujourd'hui avec Jim Harrison qui se met en scène dans un de ses poèmes :

"Enfant, tout juste sorti de l'hôpital

avec un pansement recouvrant le côté gauche de mon visage,

je me mis à compter les oiseaux. [...]

Certains hommes comptent les femmes ou les voitures

qu'ils ont eues, leurs chemises

à manches longues ou à manches courtes,

ou leurs chaussures, mais moi j'ai mes oiseaux [...]

Sur mon lit de mort j'inscrirai le nombre secret sur un bout de papier et le transmettrai

à ma femme et mes deux filles.

Ce sera par une soirée chaude à la fin juin

et peut-être seront-elles à jeter un oeil par la fenêtre

pour surveiller l'approche de l'orage à l'ouest.

Regardant au-delà de leurs yeux et d'une mouche

crevée sur le grillage de la fenêtre je me demanderai

s'il y aura un oiseau qui m'attends dans les nuages qui

se ruent vers nous. O oiseaux, chanterai-je pour moi-même,

vous m'avez porté tout du long dans ce putain de voyage de chair et de sang,

emportez-moi maintenant dans ce nuage,

jusque dans l'émerveillement de cette nuit finale."

 

Ouais Jim.