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"Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu'ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n'oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l'homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos soeurs ; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères."

Ainsi parlait le chef Seattle en 1854.

 La Vallée des Auts' Mecs n'a pas grand chose à voir avec les terres immenses que les blancs s'apprêtaient alors à lui voler. Les cerfs et les aigles n'y sont les frères de personne et les fleurs parfumées sont bonnes pour les touristes. Du moins est-ce la pensée amère qui m'a habité longtemps la semaine dernière quand l'écho des carabines endimanchées n'en finissait pas de mourir dans mon esprit. Je repense à cette famille de sangliers précipitée du haut de la barre rocheuse par les chiens des peaux oranges. Je revois les corps désarticulés, l'horrible dislocation silencieuse. Je me demande si un de ces peaux orange pourrait former dans son esprit une pensée comme celle du chef  Seattle : "Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous."

Mais peut-être que je suis trop différent d'eux pour comprendre leur façon de rendre hommage à leur mère ? C'est vrai qu'il y a trop de sangliers dans cette nature, trop de silence, trop de sauvagerie, trop de nature... Il faut y mettre de l'ordre, il faut que je comprenne : quitte à se forcer un peu, c'est dans le fond avec bienveillance que l'on presse sur les gâchettes. En quoi ma prose élégiaque et un brin pleurnicharde contribue-t-elle à maintenir les équilibres naturels ? En quoi la VDAM a plus besoin de moi que d'eux ? Ben...je sais pas moi...laissez-moi tranquille...

Ce qui est sûr, c'est que lorsque ces mecs ont le dos tourné, c'est à mon tour de battre la campagne. Et là, je retrouve quelques certitudes simples et de nombreuses consolations.

Cette biche ne sait pas que j'ai besoin d'elle pour vivre. Je sais par contre qu'elle peut très bien se passer de moi pour faire la même chose :

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Les isards, pas loin de la maison, profitent de la douceur des versants bien exposés. J'ai fait une sieste sur un rocher, au-dessus d'un petit groupe au repos, savourant moi aussi la chaleur du soleil et mon invisibilité relative. Au bout d'une petite heure ils ont recommencé à s'alimenter entre les plaques de neige :

Copie de n136

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Il y en a quand même un qui a fini par entendre les clics de l'appareil photo :

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Plus loin sur le versant, trois biches traçaient leur route :

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Inatteignable et souverain, l'aigle royal a survolé son pays. J'avais bien envie de lâcher un "Salut mon frère". A vrai dire je ne me souviens plus si je l'ai fait :

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 Puis, sur le chemin du retour, ce furent une biche et un daguet, sûrement son fils, en compagnie de qui je restais jusqu'à ce que le soleil quitte le versant :

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Ultime regard dans la lumière mourante :

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Et je suis redescendu après une poignée d'heures d'oubli. Avec ce sentiment que si je ne fais qu'imparfaitement partie de cette terre, je la porte néanmoins en moi comme un être aimé.