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Cela fait des siècles que les montagnes de la Vallée des Auts' Mecs s'imprègnent du soleil et des jours. Pas un nuage qu'elles n'aient déjà vu et pas une seule fièvre nocturne qu'elles n'aient déjà connu. Pas un seul homme se croyant agrandi par la solitude dont elles n'aient déjà ri. J'ai quelques années à peine alors que faire ? Avec tous mes efforts, quelle infime fraction de leur savoir pourrais-je faire mienne ? Je ne sais pas. Mais, irrémédiablement, mes jambes, prenant mon esprit de vitesse, me ramènent en ces lieux ou cela semble avoir moins d'importance d'être un homme.

Hier j'ai dormi sur une crête, à la lisière de la forêt et à côté de ma falaise aux vautours adorée. Sur cette crête, à cheval entre deux versants de moi-même, j'ai laissé mon esprit vagabond réorganiser une nouvelle fois la hiérarchie de mes rêves. J'ai gardé les yeux vissés sur le ciel, tentant de catapulter mes pensées à travers ces espaces infinis pour atteindre de nouveaux lieux et de nouveaux êtres.

J'ai lentement disparu de la surface de la terre en même temps que la VDAM glissait dans la nuit.

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J'ai écouté les bruits de la forêt en essayant de me rappeler depuis quand je n'en avais plus peur et renonçant une nouvelle fois à savoir pourquoi. J'ai pensé à tous ces gens dont les angoisses secrètes se cristallisent en horribles fantasmes forestiers, je leur dédies cette image :

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Et puis, à force de crisper sans résultat les yeux sur cette obscurité, j'ai fini par confier le soin à mon appareil de me révéler des choses invisibles. Pose longue, lumières lointaines de la plaine filtrant entre les feuilles, lumière pâle de ma frontale sur les troncs et en avant la peinture :

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Pendant que je faisais ça, je n'ai pensé à rien d'autre. Je m'en suis rendu compte quand j'ai arrêté. Alors, j'ai fait demi-tour, j'ai fait quelques pas vers l'autre versant et là, je me suis consacré aux étoiles. Longtemps, j'ai caressé des yeux la ligne noire des crêtes de la montagne aux courbes femelles. J'ai éprouvé une certaine fraternité mâtinée d'une pointe de jalousie pour les doigts des sapins tendus si haut. Le ciel était un orpailleur fou disséminant sa poussière d'or. J'en avais plein les yeux et les poumons.

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A un moment un avion est passé, dérisoire trajectoire rectiligne des hommes dans un univers où règnent la rotondité et les beaux ovales des orbites planétaires :

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En haut, c'est vraiment la folie. Combien de temps consacrons-nous dans une vie à regarder vraiment le ciel ?

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Et j'ai dormi là-dessous, bien conscient d'y être. Une nuit comme un bain dans une eau de vie.

Au matin, la lune me souriait et je lui ai renvoyé son sourire avec tendresse.

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Les reliefs connus sont réapparus, afin que tout recommence, à nouveau. Cette aube qui dit tout sans rien dire, je ne savais pas trop quoi lui répondre.

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Mes amis les vautours étaient à deux pas, à attendre que le soleil mette en branle leur ascenseur aérien. Je suis allé les rejoindre et je vous raconterai ça une autre fois.

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Il suffit parfois de pas grand chose pour que la grâce opère et qu'une tendresse océane envahisse nos coeurs. Je cours à la surface de la VDAM à la poursuite de ces moments-là. Mais je ne suis qu'un gratteur de croûtes et je me contente souvent de miettes. Et puis parfois, il y a des pépites plus grosses qui glissent dans le creux de ma paume sale. A peine les vois-je que déjà je crains de les perdre. Pour me rassurer, je colle mes oreilles sur le sol ou sur les troncs, je cherche la voix rassurante, celle qui s'exprime en palpitations lentes et profondes, il y a un coeur là-dessous, des sources jaillissent, ce sont des surplus de son sang ; j'y plonge les mains et le visage, je m'y lave des apparences et renais.