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J'aime lire et relire les correspondances amoureuses des poètes et des écrivains. Gérard de Nerval et Jenny Colon, Vladimir Maïakovski et Lili Brick, Anaïs Nin et Henry Miller etc...J'y respire les sensations extrêmes auxquelles peut être confronté le coeur humain. Passions extraordinaires entre êtres hors du commun, sommets de gloire et d'adoration, abîmes de haine et de cruauté, couronnement et destruction, vie et mort. Je médite souvent sur cette complicité compliquée entre les gens beaux.

Dans ma relation avec la nature il y a parfois aussi des hauts et des bas. Ainsi, ces derniers temps, j'avais le coeur lourd. Je me promenais moi-même en laisse comme un petit chien triste. Je ne voyais plus les beautés de la Vallée des Auts' Mecs que comme on voit les ruines du ciel étoilé au-dessus d'une ville. Je boudais les leçons des arbres sur les mystères du temps et les arcanes des mondes souterrains. Je prenais de haut les mammifères, ces êtres d'habitudes, si prévisibles et routiniers, si petits-bourgeois. Je me forçais à ignorer les oiseaux, ces poètes inaccessibles dont les pas inventent nos chemins. Dans le ciel nocturne, la lune n'avait rien à voir avec mon manque de sommeil. Haïssable éruption de neurasthénie paralysante. Vouloir être une pierre pour se jeter au loin dans un geste de rage et de dégoût.

Alors, d'un bon coup de pied au cul je me suis fait pousser des ailes, et j'ai volé loin de cet enfer, direction la forêt, (ah ! mijoter à nouveau sous son couvercle de verdure humide et odorante!) puis les falaises, points d'équilibre au bord du monde, balcons du ciel, caps de bonne espérance où naissent les rêves nouveaux . En chemin, je me suis ressourcé dans la contemplation des lumières du sous-bois. Lumières silencieuses qui soulignent les rides des vieux troncs, comme les rayons filtrés par les vitraux  se recueillent dans les coins d'ombre des cathédrales. Je n'ai pas pu m'empêcher d'aller fourrer mon nez dans la mousse et chatouiller un peu ce hêtre endormi.

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Déjà, je me sentais moins mal.

Un peu plus loin,  je suis entré dans l'orbite d'une nouvelle galaxie miniature, une fascinante toile d'araignée encore chargée des diamants de rosée de la brume nocturne. Longtemps j'ai effectué des rotations autour de cet incroyable miracle du sous-bois, goûtant tour à tour la beauté de ses scintillements et la légèreté du vide interstellaire dans mon coeur agrandi.

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Déjà je me sentais mieux.

Alors, forcément, je me suis trouvé un projet nouveau. Depuis un certain temps, je me disais que je pourrais peut-être trouver dans cette forêt, un point dégagé à hauteur d'un escarpemement rocheux où se trouve une aire d'aigle royal. Aussitôt pensé, aussitôt parti ! Mes jambes de nouveaux joyeuses m'ont à nouveau consacré arpenteur et aventurier de la petite VDAM. J'ai fini par trouver ce que je cherchais. Un point de vue sur un perchoir qui sied à merveille à la noblesse du royal volatile. Un peu loin mais je m'en fous. Le cul confortablement calé sur un coussin épais de feuilles de hêtres sèches qui sert visiblement de couche aux cerfs, adossé à un tronc, je me suis pris à rêver aux heures que j'allais passer là dans l'attente de la capture de la silhouette sauvage.

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J'ai ensuite rejoint le sommet de la falaise des vautours pour assister encore une fois au ballet de ces grands oiseaux. Sous un autre hêtre, à quelques mètres du vide, j'ai longtemps regardé la brise agiter les plumes accrochées aux branches des grandes bruyères, plumes qui parfois se décrochaient, s'élevaient un instant vers le ciel dans un souffle d'air chaud avant de commencer une descente tournoyante et hésitante, puis disparaissaient par dessus le rebord de la falaise dans une chute libre mais distraite, animées du même équilibre de danseuse que les feuilles mortes de l'automne. Toute cette légèreté a fini par me flanquer une sorte de vertige.

Finalement quelques oiseaux ont fait un retour vainqueur à la falaise. Venu de plus haut, je les ai vus descendre en orbes paresseuses et satisfaites vers leurs perchoirs de prédilection. Rien à voir avec les envols matinaux des oiseaux affamés qui égratignent de leurs ailes impatientes la toile dure de l'air encore frais. Le bec encore sanglant, les plumes du cou poisseuses après leur festin de chair, ils me survolent nonchalamment et disparaissent à leur tour, à la suite de leurs plumes perdues, par dessus le parapet de broussailles. Je rêve définitivement de finir dans les gosiers d'une troupe de ces lascars. Mais dans longtemps.

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A ce moment-là, j'avais complètement oublié le pilonnage des marteaux de la tristesse, la charpie de mon coeur et tous ces jus infâmes que j'avais regardés couler et s'épandre les jours précédents. C'est le miracle de la nature et de l'aventure, à deux pas de nos maisons. C'est la bénédiction des rêves d'enfance, à peine cachés sous le vernis de nos vies d'adultes. C'est la liberté regagnée et c'est l'éternité retrouvée.

En descendant, j'ai pu saluer cet hôte espiègle des sous-bois qui grignotait des glands dans un chêne. Un animal qui incarne facilement la joie et l'insouciance, le seul animal que mon voisin l'éleveur a pu me citer comme n'étant pas une "saloperie" lors d'une discussion houleuse que nous avons eue un jour.

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Plus que jamais je sais que je dois mobiliser toutes mes capacités et ma volonté car la vie est courte et la grâce se paie.