...à regarder les passants, à détailler les passantes, en sirotant son verre de R....d, avec l'ébauche d'un "On n'est pas bien là ?" bien gras et suffisant au bord des lèvres... Hum... Bon, on verra... Je demanderai à Parcimonie ce qu'elle en pense... Un autre jour peut-être... Bien accoudé au comptoir de mes rêves, j'attends patiemment qu'on me serve un truc plus fort.

Aujourd'hui, le printemps est très pyrénéen... Par une fenêtre de la maison je "vérifie" de temps en temps le hêtre dont la silhouette s'effiloche dans la brume. Mes regards s'accompagnent de mots silencieux, souvent des "je ne t'oublie pas" qui me viennent comme ça, je ne sais pas trop d'où, naturellement... Cela lui fait une belle jambe (de bois) à l'arbre. Mais il y a longtemps que je n'espère plus rien en retour. J'ai compris que l'espèce de soulagement que j'éprouve à adresser ces mots au hêtre vaut pour lui-même, que l'important est justement que je puisse prononcer la formule. "Tire la chevillette, la bobinette cherra." Pardi.

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Mais aujourd'hui est un autre jour. Je voulais parler d'un jour d'avant, quand je suis monté à travers bois jusqu'à ma terrasse préférée. C'était un matin d'une éclatante jeunesse et j'avais presque envie de bouffer tout ce que je voyais, tellement ça sentait bon, tellement c'était beau.

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Arrivé dans la bonne rue après avoir pris soin de flâner en chemin, je suis tombé sur cette étrange fleur du printemps qui frémissait dans la brise.

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Cherchez pas, c'est pas une fleur mais du duvet. De vautour. Car la terrasse dont je parle est celle du bistrot de la falaise aux grands oiseaux. A cet endroit, des ponpons blancs décorent en toutes saisons arbres et buissons. Derrière celui-ci s'ouvre l'à pic, mieux vaut pas tenter d'aller le cueillir. Parfois ils se décrochent et se font emporter par les ascendances. Un ballet d'une légèreté surnaturelle qui me laisse coi.

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Alors je me suis installé sur la micro-terrasse, calé contre un chêne qui fait office de garde-fou au dessus du vide. Au garçon qui a accouru aussitôt, j'ai commandé un verre d'air pur, un double, sans glace. J'ai ramassé le journal du jour abandonné sur une table voisine et je l'ai ouvert. Arrivé à la moitié du verre, et tandis que glougoutaient déjà au fond de mon estomac faucons crécerelles, hirondelles de rocher, épervier, grands corbeaux, mésanges noires, pigeons ramiers etc... le premier vautour est passé. Histoire de faire cul sec et de s'en commander un autre.

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A cet endroit, ils passent si près que je sens presque le souffle de l'air qu'ils déplacent sur ma peau. Si près qu'ils ne rentrent plus dans l'appareil photo. Ce spectacle m'offre une joie profonde, purement enfantine, totalement entière, qui s'achève au moment où elle prend conscience d'elle-même. Et un certain vertige, sans rapport avec le fait que je suis assis au bord du vide, même si à ce moment-là il est judicieux de s'en rappeler.

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Celui-ci fait un peu de "home staging" :

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Ces autres déploient leurs orbes un peu plus loin et calligraphient des signes puissants dans le ciel montagnard :

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Pour Jim Harrison, à qui je pensais beaucoup à ce moment-là, j'ai dit à voix basse le nom de tous ces oiseaux et, même si je n'y connais pas grand-chose, je peux vous assurer que c'était une prière.

C'est alors qu'une chose spéciale s'est produite. L'espace d'un instant, le temps s'est arrêté.  Il y a eu un éclair aveuglant, le temps a semblé se condenser sur une fraction de seconde, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus proche de l'éternité. Comme dans une conjonction d'astres il s'est produit un alignement rare et parfait :

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Le soleil - l'oiseau - l'homme - la terre

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le soleil - l'oiseau - le rêve - l'homme - notre terre

Par le tunnel ainsi ouvert dans l'instant, j'ai tenté de faire passer quelques messages et des provisions.

C'est pas tous les jours que ça arrive.

Fallait en profiter.