Vallée des Auts' Mecs, quelque part dans le mois de mai. Cette après-midi là je n'étais pas un oiseau . Alors je me suis quitté.

Cela impliquait nécessairement de rejoindre un de ces corridors liquides qui mènent au coeur profond de la montagne. Au premier abord, de l'eau. Mais pour qui prend la peine d'observer l'ondoiement des vaguelettes, d'analyser la densité de l'écume, de humer les parfums dans la coupe de ses mains, du sang. Du sang bien frais qui s'écoule d'une plaie ouverte dans le continuum de l'espace-temps, j'ai du mal à comprendre que personne ne s'en rende compte... Mais bon, chuis pas là pour convaincre les foules et puis, comme ça, je suis sûr d'en avoir assez pour alimenter ad aeternam ma saoulographie solitaire.

Sinon voilà, ce jour-là, je ne sais au nom de quel instinct, j'ai approché le ruisseau comme s'il s'était agi d'un animal farouche. Arrivé tout près, j'ai surpris un de ces types dont presque personne ne soupçonne l'existence.

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Etait-ce le fracas des eaux ou dormait-il ? Il n'a pas semblé m'entendre et j'ai pu m'approcher.

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Arrivé tout près j'ai bien perçu qu'il marmonnait des trucs, des bribes de discours, les échos d'une langue ancestrale. C'était peut-être juste des conneries qu'il disait mais moi, vu les sonorités de cette langue inconnue, j'ai eu l'impression d'assister à une incantation. D'ailleurs si cet être ne semblait pas me voir, c'est peut-être qu'il était dans une sorte d'état de transe. Ouais, c'est sûr que c'est ça que je me suis dit. Et alors je l'ai baptisé : le chaman.

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Et puis j'ai vu qu'il y en avait d'autres un peu plus bas. Eux aussi semblaient complètement se moquer de ma présence. C'était à n'y rien comprendre. Je précise : je pense qu'il était en train de se passer là quelque chose que je ne pouvais pas comprendre.

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C'est marrant vous voyez car en regardant ces deux-là j'ai pensé à Apollinaire. Au pont Mirabeau. Sauf qu'au lieu de dire :

 "Les mains dans les mains restons face à face
            Tandis que sous
       Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse"

J'ai pensé "Tandis que sous le pont de LEURS bras passe des éternels regards l'onde si machin chose"

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Après ça s'est un peu mélangé. Au bord de l'eau ça s'achève toujours comme ça. Petit à petit les idées se brouillent, les mots s'entrechoquent maladroitement comme s'ils étaient devenus aveugles, les gens de ma tête revêtent leurs habits de spectre et tout finit dans les flots, dans les mouvements infinis de l'eau. On n'a plus qu'à se laisser aller, abandonner ses derniers réflexes de défense, se laisser glisser...

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Je me souviens de ma dernière pensée lucide. C'était la suite du Pont Mirabeau.

"Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente"

Le murmure des êtres de pierre se détachait désormais nettement du murmure des eaux, il le recouvrait presque, devenait assourdissant.

Après plus rien, j'ai comme un blanc. Ou un  noir, chuis pas raciste. Je crois bien que j'ai perdu connaissance. Et je me suis réveillé miraculeusement chez moi.

Un peu plus tard, aux portes du sommeil, j'ai pensé à Baudelaire : "Je suis belle ô mortels, comme un rêve de pierre..."

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Et cette nuit-là j'ai reçu une visite.