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Souvent, quand le temps est pluvieux et brumeux comme hier, ils sortent en pleine journée. Je l'ai souvent constaté. Comme s'ils savaient que l'homme n'aime pas trop se mouiller. Alors hier, je me suis calé en lisière de ce pré où vient s'affaler l'immense versant forestier. Une valeur sûre ce pré, celui où chaque année je cueille quelques ramures de cerfs. Sauf cette année. (Ne rien en déduire...)

J'ai écouté le ruissellement des eaux verticales sur les claviers verdoyants. Sous mon parapluie je me suis laissé gagner par une somnolence de champignon. Rien n'est sorti du bois, rien n'a écarté la brume d'un coup d'aile. Ou peut-être que si mais que je ne l'ai pas vu. Car je me suis laissé distraire un bon moment par les gouttes de pluie qui pendouillaient à un vieux fil.

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Et par d'autres réflexions. Il y a quelqu'un qui a passé bien plus de temps que moi en lisière de cet endroit. Ce quelqu'un était mon voisin quand je suis arrivé ici. De façon indirecte il a orienté ma curiosité pour le monde naturel, l'a précisée. Et puis c'est lui qui m'a donné l'envie d'acquérir un appareil photo. Ce qui n'est pas rien vous en conviendrez.

Il s'appelle Laurent Nédelec, il est garde au parc national. C'est un naturaliste chevronné et un photographe émérite qui ne succombe à aucune facilité et s'inscrit dans une démarche profondément authentique vis à vis du monde naturel. Un vrai quoi. Pas un de ces "chasseurs d'images" (cette expression n'est pas anodine) qui ne voient dans la nature qu'un réservoir à trophées.

Récemment il a remanié son site internet (allez voir dans mes liens) et, assis sous mon parapluie, je me repassais donc les mots par lesquels il le présentait. Je les reproduis ici car je les trouve profondément justes et que j'exprime souvent des idées similaires :

"Errer hors des sentiers battus, à l'aube ou au crépuscule, humer l'air, se taire, tendre l'oreille, se faire oublier à force d'immobilité. Chercher les interstices de la civilisation, s'y engouffrer, s'y perdre... et en revenir avec des clichés. Des images qui parlent d'un autre monde, comme des réminiscences d'un temps où la nature sauvage était la norme, avant de devenir l'exception.
Toutes les images que vous allez voir sont des petits trésors de mémoire pour moi. Des instants sauvages vécus comme en dehors de notre société autiste. Pour ne jamais la confondre avec le monde."

Voilà.

Sinon aucun animal ne s'est montré et j'ai fini par lever le camp, à moitié trempé mais c'était bon. Alors à tant que faire je suis redescendu par le ruisseau et je vous ai rapporté des fleurs. Coquelicot, euphorbe, ancolie, renoncule et cardamine...

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Une nouvelle fois et même si ce n'était que le règne de l'instant, j'ai trouvé moi aussi les "interstices". Un air de Cantat me trottait évidemment dans la tête :

"les nerfs se changent en air
flottant autour des météores
et la petite musique se glisse
entre les interstices"

Et je me suis dit une nouvelle fois qu'il avait vraiment raison Laurent. Et j'avais mon mantra du jour :

"Pour ne pas la confondre avec le monde  Pour ne pas la confondre avec le monde  Pour ne pas la confondre avec le monde  Pour ne pas la confondre avec le monde....."