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L'Automne commence. Les fleurs poisons foisonnent dans les prés. Qu'elles sont belles ! Elles qui pourtant peuvent causer "une pesanteur & une chaleur considérables autour de l'estomac, un déchirement dans les entrailles, des démangeaisons par tout le corps" jusqu'à la mort (Dictionnaire raisonné universel d'histoire naturelle, 1791). Oui mais qu'elles sont belles !

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D'ailleurs mon appareil en a fait les frais et il a commencé à tourner de l'oeil. Moi, heureusement que j'avais des lunettes :

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"Arrête de bramer" donc...

...qu'on leur dit, excédé, aux gosses plein de morve grincheuse. Je pense pas mal à cette expression ces jours-ci. Encore une analogie stupide et exaspérante. Les cerfs ne pleurent pas. C'est plutôt un hurlement. Du genre qu'on aimerait savoir pousser nous aussi, pauvres humains désemparés et mous. Le truc qui vient de loin, se condense dans nos viscères en un maelström d'hormones qui broie les mots, les phrases pour en exprimer le jus essentiel, celui dont une seule goutte peut faire chavirer la nuit, basculer notre être au-delà de lui-même. Enfin, tout ça c'est des mots. Loins de tout ça les cerfs. Ils brament sans autre intention que celle de perpétuer leur espèce. Support de fantasmes pour nous et nécessité biologique pour eux. Mais ça ne doit pas nous empêcher de rêver après tout. Nous sommes tout petits, les forêts sont profondes, les nuits immenses. Peut-être que dans le fond je suis jaloux de ces animaux qui les peuplent si simplement et expriment leurs mystères si intensément en se contentant d'être eux-mêmes.

Il y en a un qui est là depuis le début, tout près de la maison. Ses nuits s'enchaînent avec mes jours, on se passe le relai en quelque sorte. Et ce matin-là, après l'avoir tant écouté, je l'ai enfin vu, grande statue hagarde aux portes chancelantes du jour, ou de la nuit, ça dépend d'où l'on regarde. Capitaine immobile sur l'océan de fougères, ivre des luttes de sa nuit, il semblait prêt à s'écrouler.

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Alors voilà. J'écoute les cerfs. Par ma fenêtre, couché dans les colchiques, depuis le pas de la porte. Le soir ils m'accompagnent vers le sommeil tant désiré. Tandis que les brames étouffés se glissent jusqu'au coton de mon oreiller, j'imagine des choses. Genre un cortège de ces bêtes qui me prend, des cerfs alignés qui brament sur mon passage comme pour m'encourager à faire quelque chose, à aller quelque part, je sais pas quoi. Des totems vivants, des passeurs. Une fois quand j'étais petit j'ai rêvé d'un cerf. On se parlait. Il ne parlait pas humain mais je le comprenais, même qu'étant tout petit encore, je me souviens avoir pensé à quel point cela était incroyable. Et puis après il me portait sur son dos. A cette époque je n'avais encore jamais vu de cerf.

Je ne cherche pas à les approcher. Quelque chose me retient. J'attends. Alors, sous un angle purement animalier, mes photos n'ont rien d'exceptionnel. Un regard de loin, de là où je suis, qui correspond à ma réalité à moi et dans lequel germe de temps à autre une graine de poésie salutaire.

Ma plus belle photo de cerf sinon, c'est celle-là. Vous la connaissez déjà vous qui passez par ici. Chance du débutant. Mes doigts tremblaient beaucoup. Une fois le trophée acquis, je regrettai déjà que ce salaud n'aie pas bramé. J'ai rapidement changé après.

Mais ma préférée c'est cette autre. C'est celle qui représente le mieux mon rapport à cet animal et aux symboles dont je le charge. Une vision éphémère pour un souvenir éternel. La bête cachée que les arbres dévoilent un instant et le regard inoubliable qu'elle me jette alors avant de disparaître lentement. Collision douce avec l'esprit de la forêt. Impression d'avoir reçu en un moment de grâce un présent inestimable, une clé aussi, peut-être.

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 Sinon parlons moeurs animales. Voilà ce qui se passe au-dessus de la maison. Cerf cherche biche. Biche se dérobe. Cerf insiste. Brame. Chasse le gosse qu'a rien à faire là. Jusqu'à la nuit.

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 Et cette dernière image quand avec le manque de lumière le matériel ne suit plus et que la vision se substitue au regard. Puis le rêve à la vision et que je ferme les yeux pour mieux voir sauf que je vois rien. Alors dans un effort désespéré je me fais tout creux et tout vide et  les brames envahissent ma cathédrale-caverne et j'en appelle à l'enlèvement, au rapt, à la délivrance, mais prenez-moi avec vous quoi bordel, allez !!!!

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Et puis c'est de nouveau la nuit et j'assiste à l'arrivée de la lune.

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Lune éclatante

Lune-lucarne par laquelle il y en a là-haut qui se moquent de mes hésitations,

Lune-trou de serrure par lequel je pourrais apercevoir les pulsations d'un au-delà,

Si j'avais des ailes,

Si j'étais moins lourd,

Si seulement la porte n'était pas si loin.

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