...Près du passé luisant demain est incolore" (Guillaume Apollinaire)

L13

Rien de ce qui est passé ne mourra jamais et aucune angoisse d'avenir ne nous fera jamais plus de mal que certaines choses vécues. Demain n'existe pas. Le soleil, qui se plaît parfois à dramatiser ses sorties, ne me signifiait rien d'autre l'autre soir.

 Quand je me suis levé ce matin, il y a longtemps que la Vallée des Auts' Mecs vivait son ébullition quotidienne. Comme un spectateur condamné aux mauvaises places du "Paradis", cherchant à décrypter une émotion sur le visage des acteurs trop lointains, je ne pouvais donc espérer grand chose de cette journée, chemin de traverse entre hier et demain, chemin de paresse entre ce qui est fait et ce qui est encore à faire.

Pourtant, de l'autre côté de la route, une simple biche me fait la grâce de sa présence, comme pour m'inciter à sortir et visiter la forêt.

L7

Mais aujourd'hui, je n'irai pas.

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J'assiste au déclin de l'été, à ce moment mélancolique où le jeu qui nous a occupé toutes les après-midi des vacances de l'enfance semble soudain présenter moins d'attrait. Et une fatigue naît, s'étale en moi, marée montante gagnant irrémédiablement les bastions de mes joies. Depuis quelques jours déjà, des hirondelles volent dans le ciel de la VDAM, de petits groupes de milans noirs viennent tester la qualité des ascendances, en levant les yeux de mon bol tout à l'heure, la silhouette inhabituelle d'un vautour percnoptère a cinglé la brume au-dessus de la maison. Quand certains commencent leur cauchemar de rentrée, d'autres entament leur rêve d'Afrique...

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Rêve éveillé venu du fond des âges, la migration nouvelle comptera dans ses rangs ces pies grièches qui ont élevé leurs jeunes dans une prairie d'altitude. Je les ai croisées début août, le père avec un jeune sur un genévrier :

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La mère :

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Un jeune qui se cache dans l'attente du prochain nourrissage :

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Dans le talus qui borde la maison, d'heureux événements ont lieu chaque année. Cette jeune chevrette est une de mes plus proches voisines sauvages. On distingue encore des tâches blanches sur son pelage. Dans un mois elles auront disparu. De quoi donner bonne conscience (si tant est qu'il en ait besoin) au chasseur qui la dégommera, qui lui fera la peau, qui lui explosera la tête au nom des traditions conviviales qui doivent continuer à végéter et du pâté qu'il faut continuer à ingurgiter. La vie est infiniment fragile, le fil est incroyablement ténu et nous sommes tous des funambules condamnés à progresser sur le câble branlant du juste milieu. Carabine et bibine permettent d'oublier ça. Poésie sentimentale et illusion de communion ne font que retourner la hache dans la plaie. Cette plaie ouverte un jour d'enfance et qui ne cicatrisera jamais...

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Plus que jamais, aujourd'hui, je déteste la nature de tout l'amour dont je suis capable. Plus que jamais son harmonie sans intention me semble étrangère et hermétique. Je pense à une phrase de Jean René Huguenin qui écrit dans "La côte sauvage" :

"et il les regardait s'éloigner, s'éloigner, glisser loin de lui, et il restait appuyé à la barrière, déchiré par cette illusion de légèreté que donnent les êtres qui nous quittent."

Peut-être que ces vautours aux épaules courbées, alourdies par le poids invisible de la brume, ressentent confusément une ébauche de ce sentiment, eux qui vont rester là ? Après tout pourquoi ne m'autoriserais-je pas à penser cela ?

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Oui la vie est fragile et le fil est ténu.

On a besoin d'un gros téléobjectif pour débusquer quelques consolations dans la nature ou d'un bonne dose de courage pour arriver à parler aux gens qui comptent. Familles et amis, vieille branche ou jeune pousse, morts et vivants, animaux du hasard, j'emporte les souvenirs de nos danses avec moi dans la VDAM.

Je pense à une personne qui aujourd'hui a peur pour la vie de son chien. Moi je n'ai pas de chien et je ne sais pas si un chien peut me comprendre, si son regard est l'ébauche d'un langage, je n'ai aucune preuve de ça ni du contraire. En revanche j'ai la certitude de ne pas être compris par une grande partie de ceux que l'on désigne comme mes "semblables". Mais ce dernier point n'a aucune importance pour quelqu'un dont le mode de communication le plus abouti consiste à jeter des bouteilles à la mer.

A votre santé.