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Ce titre, inspiré d'un vers de Fernando Pessoa, résume fidèlement le phénomène de mon agrandissement intérieur par l'action répétée d'escapades dans les lieux peu fréquentés de la Vallée des Auts' Mecs. Nourri de ce que je vois, abreuvé de lumières et d'odeurs, prélevant ça et là quelques photographies pour la mémoire, je fais, comme un écureuil affairé, des réserves de graines : graines de sensations et de pensées , semences de joie et d'avenir. Plus besoin alors de chercher avec angoisse mon chemin dans cette vie : celui-ci s'invente lui-même, chaque jour, au gré du hasard de la germination  nocturne des graines volées. Il n'y a plus qu'à avancer sur ce sentier, mystérieux bien sûr, car abordé avec une curiosité furieuse.

Ce type, aperçu l'autre jour à 6 heures du matin sur la route de l'Everest de la VDAM, est à coup sûr un jardinier d'un genre un peu spécial lui aussi :

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Peu de temps après, ce matin-là, le puissant aigle royal est venu chasser non loin de moi :

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Il a croisé la route d'un vautour fauve : au poker des crêtes, voilà une belle paire de rois :

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Qui me rappelle une belle paire d'as sortant de la brume quelques jours plus tôt : vautour fauve et gypaète barbu :

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Quand j'y pense, ce ne sont à chaque fois que quelques heures, fragments arrachés au temps des bêtes et aux cycles immémoriaux de la respiration sauvage. Juste une immersion fugitive dans les minutes d'éternité de la vie épinglée à l'envers de nos vies. Mais que de choses vues, que d'excitation engrangée à chaque fois !

Avant je cherchais dans la nature un décor pour ce que j'étais. Plus le décor était grandiose et plus mes problèmes semblaient dramatiquement beaux et universels. Mais la nature n'est pas à ma mesure. Une ville avec ses vieux ponts, ses promenades sur berge, ses gares et ses ports, ses parcs, ça c'est un décor pour nos histoires d'homme. Le fond de la VDAM aussi, avec son petit village, ses fontaines, ses prés bien fauchés et ses troupeaux tranquilles. Pas la montagne. Ici on doit entrer par une petite porte cachée loin au fond de soi, laisser ses oripaux au vestiaire, avec un regard de nouveau-né affûté pour téter les aubes nouvelles. J'apprends ça, doucement.

Ce faucon hobereau dévorant l'insecte qu'il vient de saisir au sol n'est donc plus un simple élément symbolique du décor, il est maintenant oiseau, pur et bel oiseau :

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Comme ce mec discret et craintif, pas facile à observer ni à photographier, le merle à plastron, belle espèce montagnarde :

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Le vautour fauve, lui, est un bon mec toujours fidèle au rendez-vous, un brave poto toujours près à traîner avec moi, à simplement passer les heures tranquilles de la VDAM :

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J'aime bien cette espèce à qui l'on prête majesté alors qu'il n'est qu'un gros dindon :

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Que l'on accuse de tous les maux alors qu'il est le parfait nettoyeur de la nature. Attention ! Je ne dis pas qu'il est "utile". Je déteste défendre ainsi les animaux sauvages. Il occupe juste sa place dans la chaîne alimentaire. J'aimerais bien mourir en montagne et me faire bouffer par des vautours, puis que mes os finissent dans le gosier d'un gypaète pour une digestion merveilleusement lente, ce serait la plus belle des dispersions, le plus beau départ et le meilleur envol. Faudrait juste pas qu'on me trouve pendant le festin car alors les abrutis des vallées pyrénéennes ne feraient ni une ni deux : faut y foutre un coup à ces saloperies qui dévorent les gens et les bêtes encore vivants. Qu'ils aillent à leur diable tous ces mecs !

Bon, je vais quitter la VDAM pour cause de migration estivale. Là-bas, au bord de l'océan galicien, je sais que je resterai riche de ce qui est ici. Et quand je rentrerai de là-bas pour revenir ici, je serai doublement riche : j'emporterai sur les épaules du monde mes visions de bord du monde, nous ferons un feu et nous danserons ensemble sous les étoiles de la VDAM.

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