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Il s'agissait une nouvelle fois de passer une nuit là-haut, dans les combles de la Vallée des Auts 'Mecs. Il était urgent de faire le tri, de se retirer dans cette chapelle, d'égrener dans la solitude le chapelet des pensées chaotiques et crasseuses. Les imbiber de l'eau pure de la nuit, les plonger dans la cendre des forêts murmurantes, les battre sur la pierre à laver des rêves. Et au matin, les trouver purifiées, en ordre de bataille : mes petites curieuses nouvellement nées, gloutonnes, assoiffées, attroupées, poussant dans le rang, obsédées par l'apparition imminente, en cours, globale et tellement essentielle du jour naissant.

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Je me suis couché avec une douleur aux yeux tellement j'ai raboté la montagne immobile dans l'attente inquiète d'une quelconque forme de vie. Je me suis énervé des lisières prometteuses restées muettes. J'ai trifouillé mon appareil photo en adaptant des réglages aux images que je ne faisais pas. J'avais besoin ce cette distraction, de ce soulagement de voir un animal sauvage. Rien. Alors j'ai sifflé les bières que j'avais apportées en ruminant. La montagne ne donne que rarement ce qu'on lui demande, elle possède ce sens incroyable de ce qu'est un cadeau authentique, me donnant ce qu'elle est, quand elle le veut. Aussi ce soir-là a-t-elle senti que j'étais particulièrement vulnérable et elle m'a pris en pitié, juste avant de tirer sur elle la couverture de la nuit. Une petite harde de sangliers est venue se nourrir non loin, leurs silhouettes mouvantes à peine visibles conviant mes yeux à un jeu de cache-cache bien mérité.

Ce fut là le début de l'apaisement et le signe, aussi valable qu'un autre, qu'il était temps d'aller se coucher. Vous noterez que la photo précédente est particulièrement mauvaise. Si certaines visions échappent à mon matériel, ce qu'il a capté est finalement très proche de ce que j'ai vu. Aurai-je mieux vu ces sangliers si j'avais pu m'affranchir de l'obscurité ? Vous oui mais moi pas sûr. Ce que je veux dire par là c'est que même quand la nature ne me donne que des impressions, ces impressions sont démesurément réelles, directes, dépouillées du fardeau des fantasmes et des peurs. Elles s'affranchissent aussi de la lumière et, pourquoi pas, du temps. Du moins à en croire cette image, rêve de réalité que j'ai rangé dans le coffre de ma mémoire.

Le lendemain, il y a eu l'aube et derrière, le plus beau des jours. J'ai traversé la forêt vers le haut et une fois là, j'ai traîné.

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Mes yeux se sont d'abord emparés de ce cerf caché sous les leurres agités par le vent :

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Puis se sont longuement accrochés aux falaises portant vautours :

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(La vie libre toujours se cache. Quand elle est oiseau la vie libre vole, elle croise au-dessus des crêtes, hors d'atteinte de nos bonds de poulets dégénérés.)

Plus haut, je me suis retrouvé dans une situation que j'exècre de plus en plus. J'ai surpris des isards au repos et provoqué leur fuite. Je deviens alors un "chasseur d'images" et brandissant mon téléobjectif tel une carabine, je mitraille le fuyard, je le "capture" et, à peine enfui, je contemple mon trophée encore chaud sur l'écran arrière de l'appareil, avec fierté je vais bien sûr vous le montrer, j'ai honte.  Heureusement qu'un jeune resté sur place prend quelques longues secondes pour m'évaluer avant de passer plus tranquillement son chemin. Qui n'a pas ce souvenir de cour de récréation ou un camarade pas vraiment comme les autres voulait à tout prix jouer avec nous et que ça faisait peur car il nous serrait d'une façon bizarre, toujours à la limite de la douleur, quand il nous criait : "Pris !" ?

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J'en ai vu encore des belles choses, je vous en parlerai une autre fois. Je vais quand même m'attarder un peu sur une biche. Une biche qui m'a "déshumanisé". Je m'explique : en revenant à la cabane alors que je traversais en rêvassant la forêt somptueuse sans précaution particulière, je suis tombé sur une biche broutant tranquillement dans une clairière. A moins de 10 mètres. "Merde, ai-je pensé, encore ce truc de chasseur d'images qui recommence !" Du coup, je n'ai pas esquissé le moindre geste vers mon appareil et je me suis figé sur place, ressentant la légère morsure de cette peur qui précède toujours la honte chez moi. Mais la bête, cet être qui ne réfléchit pas, ne ment pas, ne doute pas, en a décidé autrement. Me toisant quelques instants, elle finit par continuer son manège, réalisant ainsi une petite part de mon fantasme d'invisibilité. A moins de dix mètres. Moi, un homme. Pur moment de réalité, d'existence, de bonheur. Merci.

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Je ne sais pas quelle sorte de mec je suis vraiment, je ne sais pas si je suis réellement différent des auts' mecs et cela n'a finalement pas d'importance. Je me retire dans des cabanes quand je ne peux plus faire autrement. Je m'ouvre la poitrine à mains nues pour que la montagne y dépose son miracle d'eau pure. J'attends qu'elle pose son baiser de réalité sur mon front. Et les lieux qui voient ceci se dérouler, déjà, me regardent comme on regarde un fantôme.

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 Je suis  monté ici pour fuir quelque chose, je suis descendu avec le regret de ce que je venais de trouver. C'est là le tour de passe passe favori de la montagne goguenarde.