A qui n'est-il jamais arrivé de se sentir comme une bête prisonnière, la tête pleine du rien que nous faisons et du peu que nous sommes, entre les quatre murs d'un dimanche mélancolique ? Aujourd'hui, j'étais ce lion sombre emmuré dans son royaume jusqu'à ce que ma lionne me suggère un subtil "Tu veux pas aller faire un tour ?" Et il est bien sûr évident que la solution était dehors, à patauger dans l'ouate fraîche d'une neige toute neuve, à la recherche des auts' mecs obscurs et tranquilles des forêts.

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Direction donc ma falaise aux vautours qui me fait de petits signes givrés par la fenêtre entre deux bancs de brumes froides. Je n'ai pas pris mes raquettes et me retrouve rapidement avec de la poudre jusqu'aux genoux au pied d'une pente relevée que je gravis péniblement. Alors que je fais une pause, j'aperçois, s'envolant d'une barre rocheuse située sur une autre falaise, un couple d'aigles royaux. Un voisin avisé qui se reconnaîtra m'avait déjà signalé qu'une aire avait été occupée dans le secteur et je me dis que ce sera peut-être encore le cas cette année. D'ailleurs, ces deux oiseaux, ce n'est pas la première fois que je les observe...

La pente gravie, je me retrouve sur une crête dont le versant nord couvert de hêtres plonge vertigineusement vers le fond de la vallée. C'est là que j'ai trouvé un bon poste d'observation à hauteur de la falaise.  J'adore ces endroits où les derniers arbres, campés sur leurs racines audacieuses, s'arc-boutent contre les vents. Parfois l'un d'entre eux devance de quelques dizaines de mètres le gros de la troupe et se retrouve seul, accroché tant bien que mal aux premiers escarpements des versants sud. Je me demande toujours comment est arrivé là cet éclaireur sacrifié par la foule de ses frères tapis dans l'ombre. Est-ce le Héros de son peuple ou une victime de ses rêves ?

Avant donc de m'enfoncer dans la forêt, je prends le temps de balayer tout le paysage qui s'offre à moi depuis cette crête. J'y retrouve rapidement mes repères vivants : silhouettes lointaines de cerfs et de biches grattant la neige dans les forêts, isards cueillant des bourgeons de noisetiers, vautours sondant les brumes.

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 L'observation de la falaise ne donnera aucune photo spectaculaire ni même moyenne. Par contre, j'ai vu des vautours s'accoupler et surtout un faucon pèlerin venir se percher dans un renfoncement (lui aussi j'en avais entendu parler et je suis bien content de le savoir dans le coin).

Sur le chemin du retour, j'ai l'occasion une nouvelle fois de méditer sur l'illusion vitale que j'entretiens de côtoyer une nature sauvage, intacte et inexplorée. Alors que j'observe une biche et son jeune prélever les feuilles d'un houx dans la forêt d'en face, un mouvement coloré attire mon regard une centaine de mètres plus bas. Sur la piste forestière, trois silhouettes tirent quelque chose qui ressemble de loin à un traîneau, du moins est-ce l'idée saugrenue qui me vient en premier. Un coup d'oeil dans le viseur de l'appareil  me rappelle à la réalité brutale de la Vallée des Auts' Mecs : tandis que je m'ingénie à extraire la quintessence poétique des forêts mystérieuses, d'autres, plus pragmatiques, en extraient du pâté :

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La boucle est bouclée de cette journée mélancolique et peu se souviendront de l'éclaircie qu'il y eut entre les assauts funèbres de l'intranquillité.