Après avoir réintégré la Vallée des Auts' Mecs suite à des fêtes de Noël  engourdissantes pour le corps et l'esprit, le besoin impérieux de grimper d'un étage à la rencontre de la neige, du froid, et de personne s'est emparé de moi avec force. Je suis donc allé passer une nuit en cabane, vers 1 300 m d' altitude sur un versant généreusement exposé au sud-ouest apprécié par les animaux sauvages.

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Au passage, je conseille à tout le monde la nuit en cabane qui peut se décliner en plusieurs variantes : rando rigolade picole avec des amis, escapade sentimentale avec sa chère et tendre en pleine période de brame ou, comme là, retraite purifiante du sauvage en pleine indigestion de civilisation qui désire fuir les autres et les protéger de lui-même. Les cabanes n'ont pas été conçues pour ça au départ car, comme vous le savez, il est un temps où, avant l'apparition du Ricard, du Tour de France à la télévision et des pistes forestières, dans la VDAM comme dans toutes les Pyrénées, il n'y avait que des bergers qui gardaient leurs troupeaux tout l'été à l'estive... Aujourd'hui, ce sont juste quelques rares randonneurs de passage et de vaillants tueurs d'isards qui poussent la porte de la vieille cabane une poignée de jours dans l'année.

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Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos cerfs en l'occurence. En effet, la chance m'a souri et les rencontres ont été nombreuses. Vers la fin de l'après-midi de nombreux cerfs et biches quittent le bois et les taillis de bruyère pour venir brouter l'herbe libérée depuis peu par la neige. La chasse à l'isard est fermée et pas un gars n'a l'idée sotte de venir tirer un si gros bestiau aussi loin de son 4x4. Du coup, les cervidés évoluent dans une certaine quiétude, se contentant de s'éloigner de quelques encablures au petit trot quand ils me repèrent, pour reprendre leur activité en me surveillant du coin de l'oeil. Photos de ces quelques heures passées avec ces bons mecs :

un cerf avec des bois d'une belle ampleur pour un cerf de montagne :

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le même qui s'éloigne :

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deux jeunes cerfs sortent des bruyères :

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celui de gauche a déjà fière allure :

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Sur la crête, une biche mène son jeune près de l'aubépine solitaire :

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Un peu plus tard ,dans la lumière du soleil qui s'apprête à disparaître derrière la crête, un tout jeune mâle cherche sa pitance :

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...tandis q'un peu plus haut deux autres jeunes se testent...

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...et qu'un peu plus loin encore une biche observe, entre ombre et lumière

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Bientôt, tout le versant est dans l'ombre et le froid tombe rapidement. Tandis que je m'apprête à rentrer dans la cabane pour allumer du feu, les cerfs continuent à être eux-même et je leur sais gré de continuer à brouter comme s'ils ne m'avaient pas vu, comme si je n'existais pas. Après un dernier coup d'oeil à l'Everest de la VDAM, je range l'appareil pour aujourd'hui.

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 La nuit a été froide et ce froid m'a fait dormir d'un sommeil pur. Je me réveille vers 6 heures. Un quartier de lune éclaire suffisamment les plaques de neige pour que je puisse y distinguer des ombres mouvantes : les cerfs sont toujours là, heureux passagers de la nuit qui veillèrent sur mon sommeil. L'aube les voit finalement quitter la scène tandis que le soleil allume les nuages au-dessus des crêtes.

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 Je décide de me rendre plus haut pour me rapprocher des isards qui caracolent dans leur cathédrale de pierre. A la sortie de la belle forêt de sapins argentés, alors que j'inspecte la pente pour choisir mon chemin, l'apparition soudaine du dieu des dieux des cieux pyrénéens me cloue de joie sur place. Je me précipite sous un sapin et observe le gypaète barbu longer une barre rocheuse...

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...et se poser ! C'est la première fois que je peux observer, d'assez loin quand même, le grand vautour ailleurs que dans le ciel pendant plus d'une heure. Et je suis honoré par l'arrivée d'un deuxième oiseau qui passe plusieurs fois devant la petite falaise avant que le premier ne le rejoigne et que tous deux prennent rapidement de l'altitude. Il  y a un couple dans le secteur, cela augure peut-être de grands moments d'observation pour les mois à venir !

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Finalement, je reviens à mon intention première et je continue à grimper dans la dure neige matinale d'un versant nord. J'espère que les isards ne me voient pas, non que je craigne de les effrayer mais plutôt qu'ils se foutent de ma gueule en me voyant ramper lamentablement dans la pente. Je débouche enfin sur un champ de neige en pente douce que les rayons du soleil rendent aveuglant. Un vautour me passe au-dessus de la tête sans daigner baisser la tête, tant pis pour la photo. Fatigué, je me pose finalement sur un rocher d'où je peux observer tranquillement les différentes arêtes rocheuses qui descendent des hauts sommets environnants. Sur l'une d'elle, en fort contre-jour, apparaissent comme je l'espérais, quelques isards :

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 Après une observation de quelques dizaines de minutes, je retourne finalement à la cabane pour me faire cuire des pâtes car la faim me tenaille en ce début d'après-midi. Sur le chemin, je dérange quatre cerfs qui se reposaient sous le couvert de jeunes hêtres et j'ai un peu honte. Mais ça ne me coupe pas l'appétit. Je sirote mon café en songeant à tous les animaux que je viens de rencontrer, à leur tolérance relative comparée à leurs frères malheureux traqués par les hommes des étages inférieurs de la VDAM. A cette altitude, ils appartiennent à un monde qui n'appartient plus aux hommes. C'est le genre d'espaces qu'on appelle des sanctuaires. J'y suis au mieux un invité embarrassant, et si l'oeil inexpressif du cerf ne m'apprend en rien la différence qu'il y a entre moi et un autre animal, sa fuite me rappelle de façon cinglante à ma condition d'homme-intru.

Ce monde, il nous est interdit depuis des lustres, au mieux peut-on le lorgner par le trou de la serrure ou s'y déplacer à pas feutrés, en se cachant.

C'est le jardin d'Eden où l'homme a construit une cabane avant de l'y oublier.